Quand le regard qui me gène rencontre les mains qui m'inspirent


Je descends à toute allure le boulevard en retard, comme toujours.
Mais aujourd’hui, je ne peux l’être. Il m’attend.
Soudain, deux grands yeux me regardent comme jaillissant du fond de leur orbite brune, une peau tannée par le vent ou la crasse, je ne sais le dire. Et ce regard s’approche, m’attire, me suit. Je ne peux ni ne veux m’en défaire. J’ai besoin de savoir. D’où vient cette colère ? Mais est-ce de la colère ? D’où vient cette force, cette hargne ? De l’instinct de survie ? Et si cette survie passait par ma mort ? Suis-je prête ?
Les deux globules continuent à me fixer, à me cerner, à quémander. Comment les satisfaire ? Avec un sourire, avec une parole ? Une pièce suffira-t-elle ?
Tout à coup, des mains s’approchent et se tendent vers mon cou.
Pétrifiée, je reste là à les regarder. Me toucheront-t-elles ? Je voudrais être devenue invisible, diaphane. Je ferme les yeux, maigre rempart à ma faiblesse. Je sens alors sur ma peau, leurs chaudes paumes rugueuses. Pas de pression mortelle sur l’aorte, seulement une frêle caresse.
« Sors de ta léthargie, bouge ! »
Sans mot dire, je reprends ma course effrénée.
Je ne savais toujours pas à ce moment-là que je finirais par ne pas aller au rendez-vous, que je resterais avec l’image des ces deux mains qui m’auront le temps d’un instant grattée, griffonnée comme une toile. Ces doigts bouffis, cette peau rongée et noircie auront laissé sur moi une marque indélébile. J ‘aurai beau revenir en arrière, jamais je ne retrouverai leurs traces, disparues avec une partie de moi-même.

1 commentaire:

  1. J'aime ce texte mais je ne sais pas expliquer pourquoi.Peut-être à cause du rythme. Cette phrase me glace "Et si cette survie passait par ma mort ? " . Azote

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