Le cahier de Nicéphore

Le cahier de Nicéphore


20 juillet 1872. La chaloupe aborda la plage en silence. Il en descendit d'un saut, le fusil sur l’épaule. Ses pieds s'enfoncèrent légèrement dans un sable chaud et tendre. Le soleil à peine levé diffusait une clarté douce, presque soyeuse, sur l'Ile.

Nicéphore se tint droit et tranquille sur la plage. Il voyait au loin, derrière la forêt dense, le mur d'une falaise ocre qui se dégageait sur un ciel clair. Il faisait encore assez frais pour cette latitude. "Idéal pour l'exploration" se dit Nicéphore.



Derrière lui, la masse du navire qui l'avait emmené jusque-là lui procurait une sensation de sécurité indispensable à la réussite de son travail de recherches. Depuis deux ans au laboratoire, il n'avait fait aucun progrès. Et cet arrogant de Darwin commençait à l'agacer sérieusement. Il lui rebattait les oreilles de sa sélection naturelle, de l’évolution, de l’usage et du non usage ! Tous, à Cambridge, en étaient devenus à moitié fous et en venaient presque aux mains dès qu’il s’agissait de débattre de l’origine des espèces et de l’intelligence supérieure de l’homme.
Il lui fallait à présent trouver des spécimens nouveaux, passer de la théorie à la pratique. Il lui restait tant à faire. C'était un long et dur chemin.

Il se retourna et envoya le code convenu avec sa lampe à panneaux rouges. On saurait ainsi qu'il avait bien abordé l'île et que tout était calme.

Devant le médecin, il semblait qu'un sentier naturel s'enfonçait entre les grands arbres. Nicéphore fit rapidement un tour d'horizon. Sur sa gauche, la baie où il avait abordé se perdait dans le lointain de sable et d'eau. Difficile de savoir jusqu'où. Sur sa droite, une masse de rochers noirs et pointus où les vagues s'échouaient rythmiquement dans un bruit sourd d'eau explosée. "Rien à espérer de ces deux côtés", se dit-il, "Ce n'est pas en ces lieux morts que je trouverai quoi que soit."

Il choisit donc d'entrer dans la forêt.

Il avançait péniblement malgré tout, le nez sur le sentier naturel, s’arrêtant de temps à autres pour examiner une plante, un coquillage, récoltant quelques plants plus ou moins prometteurs. Sa moisson était maigre et il pestait intérieurement. Avoir entrepris un pareil périple, essuyé les fureurs de l’océan - lui qui n’avait pas le pied marin. Il avait trop souffert sur ce navire en proie à la nausée et la terreur de sombrer. Toute cette expédition pour marcher sur les pas de Darwin, refaire « le Voyage du Beagle », sillonner la planète dans sa trace, collecter les échantillons. C’était une entreprise désespérée, vaine. Cette île serait la dernière. Il était temps de rentrer à Londres.


L’entrelacs de branches, le sol inégal, la pénombre gênaient considérablement sa progression. Au bout d’une heure néanmoins Nicéphore déboucha dans une trouée. Le soleil enfin donnait à plein et il pouvait distinguer clairement l’environnement sauvage. Il prêta l’oreille aux bruissements des arbres dans la légère brise parfumée d’embruns montée de la mer. Ce lieu était paisible. Il s’étonna de n’entendre aucun chant d’oiseaux en un site aussi protégé des hommes. Il distinguait juste un léger grattement, comme en produirait de petits animaux fouissant quelque part.

Nicéphore se dirigea le plus silencieusement possible vers un grand arbre d’où semblait provenir ce son.

Ce qu’il vit alors le laissa éberlué.

Un être était assis contre le tronc et grattait le sol avec une branche. Il le voyait mais il ne pouvait comprendre ce qu’il était exactement, homme ou animal ?
Un être nu, très maigre, de petite taille. Ses longs cheveux rêches et emmêlés lui faisaient comme un casque hirsute. Ses membres rachitiques à la peau tannée semblaient anormalement longs. Il avait au bout de ses mains comme des serres, des ongles affreusement recourbés tels des griffes. Et ses pieds calleux et plats, grands, bien trop grands.
Cette apparition leva la tête et son regard sauvage, perçant comme une flèche, cloua sur place le médecin confondu. Nicéphore n’osait plus remuer, la respiration coupée. Ils se regardèrent un moment, immobiles.
Soudain, l’homme - car cela semblait bien en être un quoique d’aspect disgracieux - bondit sur Nicéphore et le renversa au sol. Ce dernier, dans un réflexe de défense impérieux, se saisit du petit être aux deux épaules et le propulsa à son tour avec violence. Une bagarre sauvage s’ensuivit et Nicéphore dans un sursaut salvateur abattit sur le crâne de son assaillant la crosse de son lourd fusil.
Le petit être gisait maintenant inconscient, un filet de sang sur le front.
Nicéphore le souleva avec facilité tant il était frêle et le portant sur son épaule comme un sac retraversa la forêt d’une traite jusqu’à la plage, embarqua sur la chaloupe avec son prisonnier et revint sur le navire. Là, il examina l’homme sauvage, lui nettoya l’entaille assez profonde due au coup de crosse, vérifia qu’il n’était qu’assommé et que ses fonctions vitales étaient normales. Ceci fait, il l’enferma dans une cage et monta à la Capitainerie pour donner l’ordre de filer toutes voiles dehors sur Londres.

Trois mois après, il était de retour à son laboratoire avec un sujet d’études vivant sur qui il allait pouvoir enfin tenter les expériences les plus folles. Ainsi il démontrerait au monde scientifique que sa théorie était fondée, il publierait sa propre thèse en s’appuyant sur autre chose que des fossiles de mammifères géants. Dieu en était témoin, il ne laisserait pas ces inepties évolutionnistes s’imposer comme modèle de pensée. L’homme n’était pas un animal, l’homme était la création de Dieu. Nicéphore s’étranglait de rage en lisant les élucubrations de ces nouveaux théoriciens. Ne voyaient ils donc pas que l’homme était fait à l’image de Dieu et que ce qui préexistait à sa grandeur ne pouvait ressembler de près ou de loin à un singe poilu ou un gastéropode ? Si Nicéphore ne pouvait retrouver l’Arche d’Alliance, du moins pourrait-il apporter la preuve du souffle divin.

Le mois de novembre avait amené son lot de frimas mais Nicéphore n’avait que faire du temps.
Le petit avait bien récupéré grace aux soins attentifs du médecin. Il faisait force grimaces et poussait des sons variés qu’on pouvait, avec un peu d’imagination, assimiler à un langage construit. En tout cas, Nicéphore lui y croyait. Le moment était donc venu de débuter les injections.
Nicéphore s’était déjà employé, déjà avant son expédition de recherches, à la fabrication du sérum et par chance sa moisson du périlleux voyage s’avérait suffisante et adéquate. Il avait enfin trouvé la formule et mettait une dernière main à son élaboration aux petites heures du jour de ce matin frileux, après une autre nuit de labeur acharné.
La formule s’avérait finalement assez basique et ce qui avait posé problème était de la constituer dans le bon ordre. Avec le sérum, il allait enfin vérifier le fait que la création contenait en elle-même l’essence divine. Sucres, opiacés, anesthésiants, stimulants, les plantes offraient un catalogue complet. Il suffisait de piocher dans la Nature, dans l’Eden primitif. Ainsi Nicéphore parvint au milieu de ses alambics et ses éprouvettes à en tirer la substantifique moelle. Le savant mélange des sucs et des principes éthyliques produirait sur le cerveau quasi embryonnaire du sujet un développement significatif. Tout résidait dans le cerveau lui-même, là était la matière, là étaient les connexions, là tout se déployait. Là était le doigt du Créateur.
L’intelligence, la connaissance, le langage, l’abstraction procédaient de cette même et unique source. Nicéphore serrait entre ses mains le principe actif de la vie. Il en suffoquait presque.
Malgré sa fatigue, il tenait le coup, sous adrénaline.

Il se saisit du cahier rouge et retranscrit la formule complète dans l’ordre exact d’élaboration. Elle tenait une entière page. Il consigne ensuite soigneusement les diverses étapes de sa recherche, tourna une page et commença la description des expériences en ces termes :

« 15 novembre 1872
Pour la première fois dans l’histoire de la science moderne Nous allons procéder sur un sujet humain vivant. »

Il le sortit de sa cage et le sangla sur le fauteuil. Il lui fit boire un verre d’eau fraiche et examina attentivement ses pupilles.
Puis il lui administra la première injection.


Les jours confondus aux nuits, Nicéphore ne dormait presque plus. Il était blanc comme un vampire.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi, d’injection en injection. Nicéphore ne relâcha à aucun moment l’étau chimique des psychotropes sur son prisonnier. Il le maintint dans un premier temps entravé sur le fauteuil, scruta son iris, nota sa température, testa ses réflexes, puis il le piqua avec de fines aiguilles, le brûla avec un fer rouge, le plongea dans des bains de glaçons, lui fit boire de l’absinthe, lui donna de l’opium et de la mescaline. Dans un second temps, il procéda aux injections directement dans la cage, sans entraver le patient à l’abri de sa prison de fer, et observa son évolution en lui parlant à travers les barreaux, en lui jouant des airs plaintifs au violon ou au contraire lui assenant pendant des heures le rythme grave et profond d’un gros tambour, en lui mettant en main des pastels et des feuilles à dessin. Il le piquait et le stimulait tant et si bien qu’il obtint des résultats phénoménaux. Non seulement le sujet réagissait très bien aux drogues, mais il devenait de plus en plus curieux et habile. Son œil s’éclaira d’une intelligence toute humaine, son corps se déplia et il gagna bien 5 centimètres. Il ressemblait de moins en moins à une bête fauve.
En effet, les tous premiers temps quand Nicéphore s’approchait de la cage, l’homme se tapissait dans un coin, crachait comme un chat. Le regard en biais et les babines retroussées, il grognait sourdement. Cependant, depuis les injections quotidiennes, Nicéphore observait une transformation d’attitude et un matin, au lieu de se cacher et de souffler, le petit s’était approché des barreaux et avait tendu sa main vers le médecin. Nicéphore s’en était saisi, par réflexe, comme l’on saisit la main d’un enfant qui cherche l’appui d’un père. Le petit avait laissé avec confiance sa patte déformée dans la grande et belle main blanche de Nicéphore. Ce dernier, lui parla alors à voix contenue, pour ne pas l’effaroucher, comme à un bambin. « Ne crains rien » lui dit-il pour finir. Aussitôt, le visage du petit se transfigura, un magnifique sourire éclairant son faciès. Il regarda Nicéphore en pleine face et lui dit distinctement « Baba ». Nicéphore manqua en tomber à la renverse.
Il consigna scrupuleusement cet épisode sensationnel dans son cahier rouge. Il conclut par cette phrase surprenante pour un scientifique : « Tout porte à croire que le sujet semble doué de conscience. Il est temps de lui donner un nom. Je l’appellerai Baba. ».

Dix mois après cet échange, Nicéphore se levait tous les matins transporté de joie : le petit maitrisait enfin l’usage de la parole et s’exprimait volontiers, certes de façon étrange, mais il parlait. Il dessinait aussi beaucoup. Le patient labeur du médecin associé au miraculeux sérum portait ses fruits. Nicéphore lui donna un alphabet et augmenta les doses : deux mois après, Baba savait lire.
Nicéphore était aux anges. Il écrivait de façon frénétique dans son livre rouge qui prenait de plus en plus l’aspect d’un grimoire de sorcier. Il eût transformé le plomb en or qu’il n’aurait pas été aussi satisfait de lui-même.

L’élève avait un tempérament plutôt doux et obéissant ce qui facilitait grandement le travail de Nicéphore qui, en dépit du fait qu’il le considérait comme un spécimen de laboratoire, le traitait avec toute la douceur dont son cœur dur était capable. La tendresse d’un bourreau professionnel pour le supplicié. Or, Baba progressait très vite à présent, comme si ses fonctions cognitives se trouvaient lancées à toute vapeur sur le chemin de la connaissance. De plus, il s’était mis à se soucier de son apparence depuis que Nicéphore lui avait présenté un miroir où se mirer. Si bien que Nicéphore finit par céder aux suppliques de Baba et lui tailla les ongles des mains et des pieds, lui coupa les cheveux et le vêtit d’une grande camisole blanche qui le couvrant entièrement, dissimulait aux regards la laideur de son corps. Ainsi, on aurait dit un lutin des forêts, un korrigan malicieux. Baba babillait de plaisir devant son reflet. Visiblement il se trouvait magnifique ! Néanmoins, il poussait parfois des hurlements à vous faire dresser les cheveux droits sur la tête, sans raison apparente. Nicéphore s’en inquiétait modérément et ne s’expliquait pas ces changements d’humeur soudains.
En l’état, temps que Baba n’avait pas un comportement stabilisé, il ne pouvait présenter le résultat de ses travaux à Cambridge et damner le pion à Darwin et toute sa clique hérétique.

A aucun moment Nicéphore ne se rendit compte que son cobaye était tellement terrifié par son environnement et les traitements cruels qui lui étaient infligés qu’il aurait marché sur la tête pour échapper un seul instant à cette persécution scientifique insensée. Baba voulait que Nicéphore l’aime et faisait le pitre pour échapper aux sévices. Nicéphore voulait que Baba se tienne tranquille et le droguait chaque jour d’avantage.

Cette erreur d’appréciation s’avéra par la suite des plus funestes.


15 novembre 1875. Nicéphore regarda l’heure à la pendule et se rendit compte qu’il était déjà tard. Ce troisième anniversaire marquait la fin de ses expériences couronnées d’un succès inespéré.

Le grimoire rouge avait cru et multiplié pour atteindre dix gros tomes à la couverture cramoisie. De son écriture soignée et précise Nicéphore avait, jour après jour, relaté la fantastique évolution de Baba. De l’état primitif où il l’avait débusqué sur l’île, il l’avait soulevé de sa condition barbare vers les sommets de la connaissance en s’appuyant uniquement sur ses capacités innées. Il l’avait maintenu à l’abri de tout milieu extérieur contaminant, de toute influence suspecte, de tout contact néfaste avec ceux de son espèce, hormis Nicéphore en personne bien entendu. Aussi avait-il pris grand soin de ne pas s’aventurer trop avant dans la moindre relation avec lui. Il le voulait vierge de toute greffe.

Certes pour parvenir à cet exploit scientifique, il employait des substances dont les effets fulgurants présentaient quelques inconvénients. Impossible de présenter Baba à l’Académie des Sciences tant il était encore sujet à ses crises imprévisibles. Il pouvait être tranquillement en train de lire un bel ouvrage de botanique et brusquement sans crier gare il faisait un bond comme si un fer rouge lui brulait le fondement, tombait en convulsions et se mettait à hululer comme une bête. On aurait dit qu’il hurlait à la mort.
Nicéphore en était affligé et lui en faisait souvent reproche. Baba lui répliquait qu’il ne le faisait pas exprès, que c’était son cerveau qui commandait, contre son gré. Ce trait d’ironie ne manquait pas d’exaspérer le médecin. Si ce dernier n’avait pris la précaution de loger son laboratoire au sous-sol clos hermétiquement et isolé de sa maison, la situation aurait tourné à la catastrophe, les cris déchirants du captif semant probablement la panique dans tout le voisinage.

Son exaspération grandit à un point tel qu’il en arriva à administrer de sévères raclées à Baba quand il jugeait qu’il ne faisait pas les efforts suffisants pour résoudre des équations mathématiques complexes ou déclamer avec le ton ad hoc les strophes de l’Iliade et l’Odyssée. Ce traitement singulier ne fit néanmoins jamais l’objet d’aucune récrimination de la part du prisonnier qui affichait un air hautain de perfection lointaine. Dans son œil néanmoins, une lueur vague persistait. Quand Nicéphore avait le dos tourné, le regard de Baba se modifiait, son iris flamboyait.
Il est vrai que durant ces trois années Baba avait beaucoup grandi. Son corps s’était bien étoffé, ses traits s’étaient adoucis tout en prenant un aspect plus mâle. L’être rachitique et hirsute disparaissait au profit d’un homme beau et accompli. Son apparence générale aurait trompé n’importe quel anthropologue. Son cerveau, son squelette et ses muscles progressaient parallèlement, au même rythme, sous l’effet du merveilleux élixir. Jamais l’on n’aurait pu imaginer quelle bête sommeillait toujours en lui, sauf s’il avait souri en retroussant ses babines sur ses canines pointues. Heureusement, il ne souriait jamais. Le temps des pitreries était bel et bien révolu. Nicéphore s’en félicitait.

Mais ce soir, Nicéphore devait s’absenter.
Il avait enfermé Baba à double tour et par sécurité lui avait fait prendre une dose d’opium. Baba dormait d’un sommeil agité emplis d’étranges rêves à en juger par l’expression inquiète de sa physionomie.
Nicéphore inspecta une dernière fois le laboratoire encombré d’ouvrages, de feuillets empilés, de carnets de notes, de toutes sortes de récipients et flacons en verre, alambics, éprouvettes et timbales graduées, de multiples bocaux étiquetés, d’instruments chirurgicaux étincelants alignés sur la paillasse. Tout au fond, la cage verrouillée, maintenant meublée et douillette.
Dans cette alcôve la plus grande découverte de l’humanité gisait abrutie par la drogue.
Nicéphore soupira. Le moment de l’exposition au Monde était venu. Il ne servait plus à rien d’attendre.
Nicéphore claqua le verrou et s’en fut à l’Académie des Sciences. Le cab le déposa sous une pluie battante devant la porte de l’illustre institution. Il se fit annoncer et attendit que le Doyen daigne le recevoir.

Moins d’une heure après il échoua dans le caniveau, chassé comme un mendiant. Ses révélations avaient grandement choqué le Doyen qui avait manqué se trouver mal pendant le discours de Nicéphore. Oser prétendre avoir mis au point une telle chimie ? Ce n’était pas sérieux… Un alchimiste à l’Académie !

Nicéphore était dans un état de fureur extrême et il tenta de rentrer chez lui par les petites rues qu’il connaissait mal. Il battait le pavé en fendant l’air de son parapluie-canne. Il perdit son chapeau en chemin tant il gesticulait. Un vrai sémaphore. Les rares promeneurs qu’il croisait en cette heure tardive changeaient de trottoir, le prenant pour un dément. Et ils avaient raison. Nicéphore était gagné par une folie furieuse dévastatrice, il vitupérait et bondissait comme un cabri par-dessus les flaques laissées par la pluie.
Il traversa ainsi tout le West End et s’égara tant et si bien qu’il se retrouva on ne sait comment bien loin de ses bases, au beau milieu de WhiteChapel dans l’East End où une faune immonde le cernait de toutes parts. Un fiacre lancé à pleine vitesse manqua l’aplatir, il trébucha, une belle de nuit l’apostropha en riant et Nicéphore lui assena un fameux coup de canne pour la chasser. Immédiatement la putain se mit à piailler.
Ensuite ce fut la curée dans la confusion générale. Les filles débrayées, les coupe-jarrets de tout poil, les poivrots attirés hors des pubs enfumés par la promesse d’un bon pugilat, toute cette populace miséreuse et braillarde le bouscula, le chahuta, le dépouilla, l’étrangla presque en lui arrachant sa cravate, l’assomma à moitié pour lui ôter son manteau. Ses bottines et ses gants lui furent extirpés de force par des vieilles édentées. Son portefeuille et sa montre gousset finirent au fond des poches de gamins dépenaillés. En un éclair, Nicéphore en chemise, régressa de son état de génie de la Science à celui d’être de chair martyrisée. Ulcéré et impuissant, ne comprenant pas comment il avait pu tomber aussi bas, il porta la main à son cœur fatigué par toutes les nuits de veille auprès de Baba, de labeur acharné sur son grimoire de sang et s’effondra raide mort sur le pavé crasseux.

Les bobbies retrouvèrent le corps à moitié nu de Nicéphore au petit matin et finirent par l’identifier. Ils se portèrent jusqu’au domicile du médecin pour prévenir ses proches. Or, de proches il n’en avait pas. Les bobbies firent le tour de la maison et ils ne trouvèrent rien ni personne. Dans la cave, le laboratoire les intrigua un peu mais l’alcôve n’attira pas leur intention. Elle était ouverte et à l’intérieur tout était en bon ordre. Aucune trace suspecte. Ils se dirent que le Professeur devait dormir là quand il travaillait à sa chimie et regagnèrent leurs foyers le devoir accompli.

Cette nuit fatidique du 15 novembre 1875, Baba avait émergé rapidement de son sommeil chimique. Il avait compris depuis longtemps que Nicéphore voulait l’exposer comme un spécimen exotique, un monstre sensationnel. Mais pour la seule et unique fois, Nicéphore l’avait laissé seul…
Avec son intelligence supérieure et ses capacités hors du commun, ce n’étaient pas ces ridicules barreaux ni ces serrures rudimentaires qui risquaient d’empêcher son évasion et sa survie dans ce monde de fous. Il savait comment faire, il avait tout appris dans les livres.
Il crocheta les verrous, explora la maison, fouilla les armoires de linge pour s’habiller comme un être humain, et même avec élégance : pantalon souple, chemise cintrée, gilet, cravate en soie, gants de peau fine, chapeau, redingote en laine. Il admira son allure princière dans le miroir de la chambre de son père.
Il prépara tranquillement son bagage. Il n’avait pas besoin de grand-chose dans l’immédiat, le sérum bien entendu, les seringues, l’opium, le scalpel bien affuté, quelques flacons d’éther. Il rangea cette petite panoplie au fond du sac en cuir.
Il prit les dix volumes du Cahier de Nicéphore, en arracha une seule page, celle de la formule qu’il plia et plaça dans sa poche revolver, et brûla tout le reste dans la cheminée. Il était prêt.

Puis le fils de feu Nicéphore William James Moriarty quitta sa maison et s’enfonça dans la nuit.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Entrez ici votre commentaire.